Culture entrepreneuriale, performance socio-économique et modélisation empirique des comportements socioculturels sur les intentions d’entreprendre en Haïti

TitreCulture entrepreneuriale, performance socio-économique et modélisation empirique des comportements socioculturels sur les intentions d’entreprendre en Haïti
Type de publicationThèse
Année de publication2018
Auteur(s)Tesse, E.
DirecteurDévoué, E. et Raveleau B.
DépartementFaculté de Droit et d’Economie
NiveauDoctorat
Nombre de pages431
Date de soutenance11/05
Université(s)Université des Antilles
Ville, PaysFort de France
Type de documentDoctorat en sciences économiques
LangueFrançais
Mots-clésacquis, comportements socioculturels, création d’entreprise, culture entrepreneuriale, entrepreneuriat, Haïti, modèles d’intention entrepreneuriale, performance socio-économique
Résumé

L’entrepreneuriat a été très longtemps reposé sur les seuls facteurs économiques, comme la recherche et le développement (R&D), les innovations, les infrastructures adéquates, les nouvelles technologies appliquées, un système bancaire efficace, etc. Pourtant, d’autres facteurs s’avèrent encore plus importants lorsqu’il s’agit surtout de chercher à comprendre les dimensions qui sont intrinsèquement pertinentes dans les prises de décisions entrepreneuriales. Parmi ces facteurs, la culture occupe une place centrale qu’on ne peut en aucun cas occulter. En effet, grâce à certains traits culturels qui caractérisent positivement le comportement de leurs peuples, beaucoup de pays ont vu développer leurs économies. Alors que d’autres traits culturels, au lieu d’être prometteurs, constituent plutôt des handicaps au développement économique des pays dits sous-développés. Ceux qui ont une culture négro-africaine semblent les plus touchés. Haïti est l’un des pays de l’hémisphère occidental, plus précisément du bassin caribéen, qui semblent aussi faire partie de cette catégorie, par l’intermédiaire de certains traits culturels négro-africains qui lui sont légués en héritage pendant toute la période coloniale. Tout ceci a été antérieurement prouvé par un ensemble de travaux de recherche théoriques et empiriques. Cependant, dans le but d’apporter quelques éclairages nécessaires aux résultats de ces travaux et surtout d’approfondir notre champ de recherche sous les prismes de la performance globale et du développement socio-économique durable d’Haïti, cette présente thèse se donne plutôt pour objectif principal de tenter de modéliser empiriquement les comportements socioculturels de l’entrepreneuriat haïtien. Dans ce sens, elle cherche à construire un modèle conceptuel théorique de référence qui peut nous permettre de vérifier statistiquement et économétriquement l’influence de certains facteurs socioculturels sur les intentions des actifs entrepreneurs et non-entrepreneurs haïtiens de créer à court terme une entreprise ou de se lancer sur le moyen terme ou sur le long terme dans un projet à caractère entrepreneurial dans leur propre département de naissance.
Après avoir parcouru la revue de littérature théorique et empirique clé sur les fondements du champ d’études de l’entrepreneuriat, nous avons décidé ainsi de situer le fil conducteur de notre modèle conceptuel théorique de référence à partir de la formation de l’évènement entrepreneurial de Shapero et Sokol (1982) et de la théorie du comportement planifié de Ajzen (1991). Celles-ci sont considérées comme deux modèles psychologiques d’intention entrepreneuriale de base, même si celui de Shapero et Sokol (1982) a été repris et vérifié par Krueger (1993) pour en constituer un troisième. L’analyse des échelles de mesure des facteurs liés aux traits culturels négro-africains, aux caractéristiques personnelles et à l’appartenance sociale a permis de dégager vingt variables que nous avons jugées très pertinentes pour caractériser les comportements socioculturels dans la société haïtienne. Il s’agit notamment des croyances magico-religieuses et du fatalisme (CMR), de la croyance à la futilité de la vie terrestre (FTV), de l’auto-retrait du monde (ARM), de la distance hiérarchique ou conformisme (CDH), de l’aversion face à la concurrence (AVC), de l’attentisme ou de l’attitude vis-à-vis du risque et de l’incertitude (AVRI), de la vision du court terme ou de la vie dans l’instant présent (VCT), de l’entraide ou de l’assistanat ou de la foi en l’aide des autres (ENT), de l’attitude face à l’épargne et à l’investissement (AEI), de la perception de la réussite socio-économique (PRSE) et du communautarisme ou de l’esprit communautaire (CEC) qui sont des variables caractérisant certains traits culturels identifiés dans le contexte haïtien et de la catégorie socioprofessionnelle ou du profil des parents (CSP), de l’âge (AGE), du sexe (SEXE), du niveau d’éducation (EDUC), de l’expérience professionnelle acquise (EXP), de l’engagement ou de la responsabilité sociale, politique, économique et écologique (ESPE), de la situation économique et financière ou du patrimoine légué en héritage (PATR), de la responsabilité familiale ou être chefs de ménage (CHEF) et du positionnement géographique ou du milieu rural ou urbain (POS) qui sont propres aux bagages personnels des Haïtiens et qui sont véhiculés selon leur appartenance ou leur origine sociale telle que la famille, l’école, etc. Les données, qui permettent de mesurer ces variables, ont été recueillies auprès d’un échantillon de 300 individus (qui sont tous issus aléatoirement de la population active des dix départements géographiques d’Haïti, et ceci par le biais d’une combinaison des méthodes d’échantillonnage, comme celles des quotas, de stratification et par grappe) par l’intermédiaire d’un questionnaire d’enquête. Une fois collectées et dépouillées, les données sont analysées sur la base de la statistique descriptive unidimensionnelle (fréquence, moyenne, écart-type, etc.) et bidimensionnelle (test de chi-deux, etc.), de la statistique exploratoire multidimensionnelle (analyse factorielle par correspondance multiple et classification hiérarchique) et des différentes méthodes de modélisation micro-économétrique (estimateur du maximum de log-vraisemblance à partir des modèles Probit et Logit, calcul des effets marginaux par l’entremise des dérivées partielles, calcul du score de propension à partir d’un modèle d’appariement, estimateur naïf, estimateurs des plus proches voisins, de Caliper et par noyau de Kernel).
En effet, si l’analyse des résultats descriptifs unidimensionnels et bidimensionnels qui ont été effectués sur certaines données constituant notre échantillon montre globalement que les comportements socioculturels des actifs haïtiens ne sont pas du tout compatibles avec leurs intentions entrepreneuriales, les résultats économétriques confirment par ailleurs que seulement huit variables liées aux traits culturels et quatre autres qui sont liées aux caractéristiques personnelles et à l’appartenance sociale influencent négativement et de manière significative la probabilité qu’un Haïtien qui travaille ou au chômage soit motivé à créer à court terme une entreprise ou à se lancer sur le moyen terme ou sur le long terme dans un projet à caractère entrepreneurial dans son propre département d’origine. Nous rappelons que la probabilité est donc comprise entre 1% et 5% comme risque de nous tromper. Parmi les huit autres variables restantes, sept confirment partiellement leur influence négative, alors que l’auto-retrait du monde est la seule variable qui semble influencer positivement le désir entrepreneurial chez certains de nos répondants. Elle est aussi la seule variable qui infirme notre hypothèse de départ. Un tel résultat montre que les Haïtiens ne sont pas tous enfermés sur eux-mêmes comme on pouvait le croire. Ainsi, nous pouvons accepter en toute réserve qu’ils ne soient pas non plus tous réfractaires au changement, à l’innovation et à la créativité, même si nous devons croire qu’il existe d’autres caractéristiques socioculturelles qui sont de véritables sources d’obstacles à leur développement socio-économique. Par ailleurs, les résultats négatifs indiqués semblent affecter plus les actifs non-entrepreneurs que les actifs entrepreneurs qui ont déjà acquis au moins une expérience dans le domaine de la création d’entreprise. De plus, nous notons que parmi les dix départements géographiques du pays, les actifs nés dans les départements de l’Ouest et du Nord sont moins impactés par les effets négatifs des facteurs socioculturels quant à la manifestation d’une forte intention entrepreneuriale sur le long terme dans leur propre département d’origine. Une explication simple qui peut permettre de justifier tout cela, c’est que le département de l’Ouest, plus particulièrement l’aire métropolitaine de Port-au-Prince, reste jusqu’à présent le poumon (ou le bastion) économique du pays, malgré les effets dévastateurs du séisme du 12 janvier 2010. Du même coup, ces facteurs socioculturels confirment en majeure partie tous les principaux travaux qui ont été réalisés antérieurement, notamment celui de Jeune (2008). 
L’originalité de notre thèse s’inscrit dans les contributions qu’elle cherche à apporter non seulement sur les plans théorico-empirique, méthodologique, épistémologique, mais surtout sur le plan pratique. Sur le plan épistémologique d’abord, notre thèse part du prolongement de certains travaux empiriques dans le but de chercher à montrer l’importance ou du moins à faire ressortir les valeurs du caractère intrinsèque des facteurs socioculturels dans les prises de décisions entrepreneuriales qui sont très souvent négligées dans la littérature, voire dans la pratique, par rapport à la dominance très ancienne des facteurs économiques qui sont les seuls à prendre en compte lorsqu’il s’agit d’analyser et de comprendre un acte d’entreprendre. Sur le plan théorico-empirique ensuite, elle élabore et teste empiriquement plusieurs modèles micro-économétriques, via notre modèle conceptuel théorique de référence qui est élaboré, qui permettent plutôt de capter les intentions entrepreneuriales suivant un processus à la fois sur le court, moyen et long terme. Puis, sur le plan méthodologique, elle utilise des outils statistiques et des méthodes de modélisation micro-économétrique qui permettent de faire confronter les résultats obtenus. Enfin, sur le plan pratique, la contribution de notre thèse est plutôt double. Premièrement, elle permet d’extrapoler les résultats obtenus en faisant bien la distinction entre les variables socioculturelles qui sont considérées comme des obstacles ou des sources de blocage à toute initiative économique en Haïti, mais aussi celles qui peuvent être considérées comme une source de progrès ou de réussite socio-économique. Deuxièmement, elle tente de proposer un modèle entrepreneurial adapté à certaines réalités socioculturelles analysées, en se basant sur la vision dynamique de la culture chez Adler (1994). Ce modèle peut aider à rendre possible le développement socio-économique durable d’Haïti, dans la mesure où il peut contribuer à favoriser sa croissance économique, à réduire le taux de chômage, voire son état d’extrême pauvreté. Il peut lui permettre aussi d’être compétitif pour pouvoir faire face à la concurrence de la demande des marchés local et international et aux grands enjeux et défis mondiaux.