La formation des juges et l'éducation des princes
Concurrence et solidarité des gardiens de la cité
Journée inaugurale du cycle quadriennal de l'Institut René Bazin (IRB) sur le thème du Jugement.
Les juges comme les politiciens sont aujourd'hui l'objet d'une certaine défiance publique, laquelle se trouve aggravée par la défiance réciproque des juges et des politiques eux-mêmes. Dans ce contexte, l'Institut René Bazin, qui réunit les politistes et les juristes de l'Université catholique de l'Ouest, se propose d'animer un cycle de journées d'études visant à éclaircir, sous plusieurs perspectives, les logiques propres de l'action politique et de l'action juridique. La première journée de ce cycle sera consacrée à l'éducation des princes et à la formation des juges, par le prisme de l'histoire des idées et de l'histoire du droit.
Argument
Quelques volumes récents ont été consacrés au problème de la formation des juges (par exemple Le choix des juges, sous la direction scientifique de Hania Kassoul, chez LexisNexis en 2024), et quelques autres à l'art de gouverner (le plus notable restant en français celui de Michel Senellart, Les arts de gouverner – Du regimen médiéval au concept de gouvernement, Paris, Seuil, 1995, même si la littérature américaine sur la statesmanship est plus abondante). Mais à notre connaissance, il n'existe aucun ouvrage qui se soit proposé d'étudier les points de convergence ou de divergence entre ces deux « arts » du juste ou du bien civique. Pour indiquer l'intérêt de la démarche, nous pouvons évoquer les questions que suscite la querelle des Anciens et des Modernes.
Chez les philosophes anciens et au premier chef Platon, l'éducation à la justice occupe une place considérable. La plus grande partie de la République consiste en effet à éduquer les dirigeants et les gardiens de la cité, et comme chacun sait, Platon multiplie les mesures qui lui paraissent nécessaires pour cultiver l'amour de la justice, le respect des lois, en même temps que le dévouement à la cité. Si une certaine éducation à la justice est donc le lot commun de tous les citoyens, cela est tout spécialement le cas de ceux qui ont la charge de « garder » la cité. Mais parmi ces derniers eux-mêmes, des distinctions cruciales semblent s'imposer.
En effet, le philosophe-roi occupé à forger les meilleures lois et à éduquer les gardiens, le guerrier chargé de préserver la cité des menaces extérieures, et le juge chargé des querelles intérieures semblent devoir mettre en œuvre des arts distincts, travaillant sur des « matières » spécifiques et mobilisant différemment les parties de l'âme. Pour sa part, le juge est directement aux prises avec l'hostilité de concitoyens qui sont supposés se considérer comme des amis voire comme des frères, ainsi qu'avec l'art de la chicane qui caractérise, aux yeux de Platon, les plaideurs lors des procès. À l'inverse, il n'est pas garanti que le philosophe-roi soit particulièrement habile dans l'enceinte des tribunaux et avec la matière conflictuelle de la cité, ayant surtout à cœur de vivre à l'écart de la cité. Il est donc possible que le juge, comptant parmi les gardiens éminents de la cité, ait pourtant besoin d'une éducation différente de celle du guerrier ou même du « roi ». Quelle serait donc la nature de cette éducation ? Comment s'articulent l'amour de la justice, des lois et des concitoyens dans l'office du juge, par rapport à ceux qui caractérisent les autres dirigeants, et en particulier le philosophe amoureux du Bien et du vrai ? Comment se conjuguent, chez le juge, le cœur et la raison, le thumos et le logos ? Et son office est-il d'abord de veiller au strict respect de la loi, ou bien de veiller, par leur application avisée et prudente, à renforcer l'amitié des citoyens ? Chez les philosophes anciens, les questions de la solidarité, de la complémentarité, mais aussi de la distinction « des arts du juste » se posent donc directement.
On comprend toutefois sans peine que ces considérations se trouveront bouleversées lorsqu'avec Machiavel, l'art politique se trouvera emphatiquement séparé de tout souci de justice. Machiavel enferme en effet « son prince » dans des alternatives qui font silencieusement disparaître un tel souci. Par exemple, en se demandant s'il vaut mieux qu'un prince soit cruel ou clément, il donne à entendre que la décision juste (qui ne serait donc ni cruelle, ni clémente) ne devrait pas être le problème essentiel de l'action politique. Machiavel concentre l'attention de son prince vers l'efficacité et la réputation de son action, et rien de plus. Mais lorsque l'art politique est ainsi compris, que reste-t-il de l'art de la justice ? Tandis que le paradigme ancien laissait entrevoir une solidarité ou une complémentarité, éventuellement problématique, entre ces deux arts, le paradigme machiavélien laisse plutôt entrevoir un rapport plus trouble voire plus conflictuel. On imagine mal en effet que les magistrats de justice soient animés d'un secret mépris des lois, ou soient pour l'essentiel des lions et des renards. Se peut-il pourtant que l'esprit de justice et l'esprit civique connaissent un tel divorce ? Quelle formation convient aux juges dans un régime politique « machiavélien » ?
Telles sont quelques-unes des questions qui, à nos yeux, montrent l'intérêt d'interroger conjointement les différents arts de la justice, et donc la formation des différents « gardiens » de la cité. Sans prétendre à l'exhaustivité, nous nous proposons de le faire par quelques « coups de sonde » dans différentes époques de l'histoire européenne, de l'antiquité au siècle des Lumières.
Entrée libre
Mardi 20 Octobre 2026
UCO Angers - amphi Diès
9h30
Accueil des participants
9h50
Mots d'introduction par Henri CONTE, Directeur de l'IRB
10h00
Adrien LOUIS (UCO Angers) : « Le juge et le politique : exposé des problèmes et des hypothèses de recherche, en guise d'introduction »
10h20
Marion KRAFFT (Université de Tours) : « Bons juges, dirigeants justes : l'éducation à la justice dans la République et les Lois de Platon »
Discutant : Adrien LOUIS (UCO Angers)
11h10
Pause
11h20
Jean-Philippe HIAS (UCO Guingamp) : « La transmission du savoir juridique à Rome : apprendre à être juge »
Discutant : Édouard MARTIN (UCO Nantes)
12h10
Pierre-Benoît DUVEAU (Ircom Angers) « Accepter d'être jugé pour bien juger : la convergence pratique entre regimen et justice selon Grégoire le Grand »
Discutant : Guillaume BERGEROT (UCO Angers)
13h00
Pause déjeuner
14h30
Guillaume BERGEROT (UCO Angers) : « La justice du roi dans les miroirs de prince carolingien »
Discutant : Pierre-Benoît DUVEAU (Ircom Angers)
15h30
Bertille BOISSEAU (Université d'Angers) : « Les lectures italiennes des princes et la formation des magistrats français dans les Italies au XVIe siècle »
Discutant : Julien LE MAUFF (UCO Angers)
16h30
Gabriel DARRIULAT (Collège de France) : « De l'art de gouverner à la science de la législation : Condorcet, critique de Montesquieu »
Discutant : Adrien LOUIS (UCO Angers)
17h30
Bilan de la journée et rafraîchissements
UCO Angers - amphi Bedouelle
18h15
Conférence de clôture par Laurent AYNÈS (Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne) : « De quels juges la France a-t-elle besoin ? »