Écritures sonores spatialisées et expériences immersives
Éléments pour une phénoménotechnique des savoirs
Les pratiques du sonore immersif connaissent aujourd'hui un développement majeur, porté par l'évolution des technologies de spatialisation et par l'émergence de dispositifs d'écoute élargissant les conditions traditionnelles de perception sonore. Ces transformations invitent à repenser en profondeur les formes d'écriture du son, désormais indissociables de l'espace, du mouvement et de l'expérience corporelle de l'écoute. Le sonore spatialisé ne se réduit plus à un support de diffusion, mais devient un espace d'écriture à part entière, dans lequel se construisent des régimes perceptifs, attentionnels et cognitifs spécifiques.
Cette journée d'étude s'inscrit dans le programme scientifique de l'axe 2 du CHUS qui s'intéresse aux « poétiques et politiques de l'écoute et des pratiques sonores ». Elle se propose d'interroger ce que signifie « écrire » avec et pour le son dans des environnements immersifs, en croisant les apports des sciences de l'écoute, de la phénoménologie acoustique, des pratiques artistiques et de la recherche-création. Il s'agira d'analyser comment la spatialisation sonore, l'organisation des sources dans l'espace et les modalités d'écoute immersive influencent tant la création artistique contemporaine que les modalités de transmission de la connaissance scientifique.
La réflexion portera pour cela sur les dimensions cognitives et perceptives de l'écoute spatialisée, en envisageant l'écriture sonore comme une expérience située, incarnée et relationnelle. À travers l'étude de dispositifs non frontaux, distribués et mobiles, il s'agira de comprendre en quoi ces écritures immersives modifient les processus de compréhension et de construction du sens, et comment elles mobilisent le corps écoutant comme instance centrale de la cognition sonore. Un autre axe de la journée sera consacré aux dispositifs techniques et aux environnements immersifs conçus comme de véritables espaces de recherche-création, ouvrant alors sur de nouvelles modalités de perception, de compréhension et de relation au savoir.
Cette Journée d'étude aura pour ambition de questionner la perception, les écritures et les dispositifs du sonore immersif dans les pratiques sonores de la recherche. En interrogeant l'apport des expériences immersives dans les processus de compréhension, elle vise à esquisser les contours d'une phénoménologie du savoir fondée sur l'écoute, le sensible et l'expérience vécue.
Entrée libre
Vendredi 13 Novembre 2026
UCO Angers - Maison des chercheurs
9h00
Accueil café
UCO Angers - Auditorium
Matinée : Perception et dispositifs immersifs
9h30
Introduction par Alexandra GAUDECHAUX et Séverine LEROY (UCO Angers - CHUS)
9h45
Vincent ISNARD (Conservatoire national des Arts et Métiers de Paris) : « La partie émergée et la partie immergée de l'écoute spatiale »
L'immersion sonore, naturelle ou virtuelle, plonge l'auditeur dans un environnement à explorer en mobilisant toutes ses facultés auditives et cognitives. L'écoute spatiale, qui permet aussi bien de localiser des sources discrètes que de percevoir l'espace sonore dans sa globalité, repose sur des caractéristiques physiques, physiologiques et cognitives, dont on comprend de mieux en mieux les mécanismes au point de pouvoir les simuler grâce aux nouvelles technologies du son spatialisé. Cependant, si les caractéristiques directement liées au sens de l'audition sont déterminantes, des recherches récentes montrent que d’autres facteurs peuvent influer sur l'écoute spatiale, en particulier en situations complexes. Ainsi, en plus des sources sonores et de la situation du corps écoutant pris indépendamment, il s'agit d'explorer les relations qu'ils peuvent entretenir entre eux, statiques ou dynamiques, ainsi qu'au travers des référentiels multisensoriels ou des interactions avec d'autres individus, c'est-à-dire autant de facteurs pouvant moduler le ressenti ou les réactions vis-à-vis de l'environnement sonore. D'abord, des résultats expérimentaux montrent l'influence du corps sur l'écoute spatiale : par exemple, lorsque des indices vibrotactiles orientent l'attention de l'auditeur vers un locuteur d'intérêt et favorisent le démasquage spatial pour le rendre plus intelligible (Nguyen et al., 2025) ; lorsque des sons se déplacent près du corps et interagissent avec d'autres modalités sensorielles (Taffou et al., 2021) ; ou encore lorsque le corps est placé dans un environnement inhabituel de micro-gravité et de référentiel visuel, interférant avec la perception auditive spatiale naturelle (Viaud-Delmon et al., 2023). Par ailleurs, la création artistique trouve également de nouvelles perspectives d'écoutes spatialisées hybrides avec les technologies sonores actuelles. Des pistes sont proposées pour intégrer le corps, à travers le son spatialisé et la voix, dans des espaces virtuels (Isnard et al., 2021), ou simplement pour faire émerger ces espaces imaginaires immersifs en favorisant leur plausibilité à partir d'objets naturels auditifs et tactiles (Isnard et al., 2025). L'influence du corps sur l'écoute spatiale est donc multifactorielle et reste encore largement à explorer, laissant ainsi le champ libre à la création sonore spatialisée pour définir de nouveaux référentiels esthétiques.
10h30
Discussion
11h00
Pause café
11h30
Bruno SUNER (ENSA Nantes - CRENEAU) : « De la simulation physique à la narration sonore : défis et enjeux de l'acoustique de l'espace de propagation dans les environnements immersifs »
L'émergence des technologies sonores immersives et spatiales (3D audio, binaural, Ambisonie) a renouvelé les pratiques de création audio. Cependant, un constat s'impose : l'acoustique de l'espace de propagation demeure le parent pauvre de la spatialisation sonore. Alors que le positionnement angulaire des sources virtuelles atteint une grande précision, la simulation fine des interactions complexes entre l'onde sonore et l'environnement (diffraction, dispersion, réflexions spéculaires et diffuses, couplages d'espaces, gradients météorologiques) reste souvent simplifiée. Dans la plupart des processeurs spatiaux et moteurs audio interactifs, la caractérisation acoustique du lieu de propagation est réduite à une approche stochastique ou phénoménologique : l'adjonction d'une réverbération statistique parfois couplée à un traitement simplifié des premières réflexions (Image Source Method). Les moteurs audio modernes comme Unreal Engine (avec AudioLink et l'intégration de Steam Audio ou MetaXRAudio), Wwise (avec Wwise Spatial Audio) ou FMOD commencent à intégrer le calcul d'occlusion, de diffraction et de propagation basée sur la géométrie. Toutefois, ces processus requièrent une puissance de calcul considérable. Bien que l'accélération matérielle sur GPU se développe (notamment via des bibliothèques comme NVIDIA VRWorks Audio qui exploite le ray tracing acoustique), les ressources graphiques restent largement prioritaires dans les architectures matérielles actuelles. Le protocole ADM (Audio Definition Model, recommandation ITU-R BS.2076), bien qu'adopté dans la production et le spectacle vivant (souvent couplé à des cartes de contrôle via le protocole OSC), est principalement conçu pour décrire la directivité, le type de canal/objet et la position spatiale. Il n'intègre pas nativement de descripteurs caractérisant l'environnement de propagation (coefficients d'absorption/diffusion des matériaux, réponses impulsionnelles de zones, obstacles physiques). Les acousticiens disposent de logiciels prédictifs de haute précision basés sur l'acoustique géométrique (comme CATT-Acoustic, ODEON) ou sur la résolution numérique des équations d'onde dans le domaine temporel (FDTD / Finite-Difference Time-Domain) ou hybride avec Treble. Si ces outils offrent un réalisme physique exemplaire, leur coût computationnel interdit le rendu interactif en temps réel. Pour contourner cet obstacle dans la création interactive ou narrative, la démarche consiste à pré-calculer une grille d'échantillonnage de réponses impulsionnelles spatialisées (SRIR / BRIR) et à effectuer des interpolations dynamiques en fonction des déplacements de l'auditeur ou des sources. Cet espace sonore simulé et contrôlé devient un puissant levier d'immersion et de narration. Pourtant, la création radiophonique et la fiction sonore continuent de privilégier les qualités d'une palette d'acoustiques « naturelles » pour soutenir le jeu dramatique des comédiens. L'exemple de la récente rénovation des studios de prise de son de la Maison de la Radio (Radio France) illustre ce choix esthétique et ergonomique : le maintien d'un instrumentarium de studios aux acoustiques physiques typées et modulables a été préféré au « tout-numérique », garantissant un confort d'interprétation direct pour les comédiens. L'offre logicielle continue néanmoins d'évoluer. Des outils alliant la réponse par convolution de lieux réels et la synthèse d'éléments géométriques physiques ouvrent la voie à une véritable composition avec les effets acoustiques de l'espace. Ce rapprochement entre simulation physique prédictive et flexibilité temporelle/interactive constitue l'un des chantiers majeurs de la recherche en acoustique appliquée à la création sonore immersive.
12h15
Discussion
- Alexandra Gaudechaux